Nuées

« Les nuages, les nuages, je suis enfant, au plafond de ma chambre, un ciel nuageux est peint.

Je me souviens de mes premiers rêves, je volais dans les nuages, je ne voyais que les nuages »

 

         La série de photographies Nuées est issue de l’observation des paysages célestes. Ode au spectaculaire, cumulonimbus, nimbostratus et autres abracadabrantesques hydrométéores se retrouvent captés par l’œil du photographe voyageur. Ces prises de vue réalisées à travers les hublots d’avions de ligne emportent le spectateur dans un univers onirique aux formes surréalistes. Techniquement, le photographe prend soin de ne laisser aucun élément donnant à penser être à bord d’un moyen de transport aérien, afin de donner l’impression d’un vol majestueux.

 

« Les nuages sont comme des coups de pinceau du divin

Ils sont là et notre monde est une galerie d’art à ciel ouvert »

 

         En perpétuelle évolution, les étranges volutes de ces paysages rares et éphémères entraînent le regard dans des jeux de paréidolie. Stimulus au service de l’imaginaire ; objets, symboles et corps apparaissent dans ces images que l’auteur titre de manière à dévoiler ses références.

 

         Cligner des yeux comme pour figer le temps, être ailleurs, la tête dans les nuages, c’est cette invitation aux voyages atmosphériques que propose l’artiste Julien Darblade.

Texte de présentation du rédacteur Bertrand Boucquey

pour l'exposition Nuées au Lycée des métiers d'art Toulouse Lautrec en 2019

 

Dans les cieux

 

Un vol de type long-courrier, les passeports sont visés, les correspondances validées, les bagages enregistrés ; nous hésiterons entre un bon livre ou la projection d’un blockbuster sur écran de poche. La tentation aussi, de soulever le volet du hublot pour découvrir le spectacle des paysages absolus, aberrants, silencieux qui assaillent nos sens. C’est alors que des continents où paissent de marmoréens et paresseux nuages s’ouvrent à nous, aspirent notre attention et déclenchent notre imagination.

 

Le photographe globe-flyer sautant les moutons par-dessus l’Océan Indien, la cordillère des Andes, ou les massifs montagneux d’Afrique, capture le céleste. Un sentiment proche de la déréliction nous assaille, plongeant le regard dans les tirages de Julien Darblade, le pays des Dieux, nous y accédons. Déployés sur de grands formats imprimés sur une trame fine, comme la toile des peintres, sont figés les territoires fragiles dans un instant étale et sublime qui ne reviendra jamais.

 

Déroulons nos sensations de déjà-vu au gré de la paréidolie : stratus abracadabrant, altocumulus cotonneux, comiques cumulonimbus, ici et là voguent des profils imaginés. Soudain, l’ombre des oreilles du lièvre de Mars, d’une bourrasque devient menaçant et c’est l’hydre qui étend ses tentacules. Le fil de ces paysages où l‘on rêvasse sont autant des plaines éclatantes que le dieu messager Hermès parcourt pour délivrer les correspondances divines.

 

L’intangible territoire au firmament, c’est là où sont dressés les décors de la contrée des dieux fantasques, romains ou grecs des rivages de la mer Egée frôlant de leurs pieds divins les sommets ennuagés de l’Olympe; les déités transformistes combattent les monstres du chaos, enfourchant Pégase ils se jouent du ciel chaussés de leurs sandales ailées. Servant de paraboles aux passions des puissants, lors qu’aux cimaises des églises ces plafonds où la Genèse, les stations de la Passion, du combat du bien du mal et des actes des apôtres faisaient la loi dans la représentation de ce qui est au Ciel.

 

Des cieux du peintre François Boucher, maître du style rocaille, dans les salons de la noblesse illuminée sous Louis XV, aux lascifs angelots nus de Paul Baudry, envolés comme autant de génies des arts de la musique, affolant la prude Eugénie dans le foyer de l’Opéra de Paris, cette inclination artistique pour la mythologie volante aura placé la cohorte d’essence divine, séductrice, injuste, atrabilaire, implacable, terrassant de ses prébendes notre faible humanité, dans ces nuages où ils lévitent et chutent, basculent comiquement, ils se réunissent, bataillent, statuent, mènent leurs cours, ou se livrent à leurs querelles d’amours et leurs triomphes escortés de leurs putti potelés en des cascades rocambolesques.

 

Le zénith continent des cieux, l’atmosphérique territoire enchante les voyageurs. Ces nuages qui accompagnent nos balades de terrien, cette fois-ci, nous les apercevons en vol par l’au-dessus. Livrons nous alors avec délice aux plaisirs du fantasme de la compagnie des dieux et de leurs créatures.

 

Bertrand Boucquey, Rédacteur, Bordeaux, le 19 mars 2019.

 

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Texte du critique d'art Eric Dicharry

pour l'exposition Nuées au lycée des métiers d'art Toulouse Lautrec en 2019

« A quoi ressemble, pour chacun cette vie d’accomplissement intérieur ? C’est à lui de le découvrir : l’ère des réponses collectives est révolue, même si l’individu peut espérer que les autres, autour de lui, comprennent et partagent son choix. Mais on peut dire déjà que, pour atteindre à cette beauté ou à cette sagesse, il n’est pas nécessaire d’écrire ou de lire des livres, de peindre ou de regarder des tableaux, pas plus qu’il ne l’est était de prier Dieu ou de se prosterner devant les idoles, de bâtir la Cité idéale ou de combattre ses ennemis. On peut le faire en contemplant le ciel étoilé au-dessus de sa tête ou la loi morale dans son cœur, en déployant ses forces intellectuelles ou en se dévouant à ses proches, en labourant son jardin ou en construisant un mur bien droit, en préparant le repas du soir ou en jouant avec un enfant. »

 

Tzvetan Todorov.

 

L’artiste est un être qui se confronte au monde pour proposer, à partir de cette confrontation, un point de vue singulier et une pensée originale qui permettent à ceux qui s’y intéressent d’enrichir leurs manières de penser, de sentir et d’agir par un partage de diversité et une mise en question toujours renouvelée et régénérée.

 

Julien Darblade nous propose de prendre de la hauteur en nous invitant à nous envoler avec lui au dessus des nuages. Dans le cadre de son exposition photographique intitulée Nuées, il s’agit de restituer la primordialité du monde par un regard nourri de poétique, d’explorer la diversité et la complexité des nuages, toujours identiques (ce sont toujours des nuages), toujours différents (ce ne sont jamais les mêmes nuages). C’est s’immiscer dans un monde sauvage qui nous ouvre à une réalité cosmique. Cette perception primitive nous fait accéder au paysage archaïque et mouvant des différences, des volumes, des creux, des contours de la Nature. Dans un tel corps-à-corps sensoriel, la matière et l’espace, la forme et le fond surgissent simultanément, comme figures matricielles du monde. Géographie et poétique tissent ensemble l’émergence des matières (nuages, océans) et des configurations spatiales (plateaux, sommets, spirales, volutes, horizons) en un mode d’être archaïque qui précède toutes les formes humaines.

 

La série Nuées incarne le « cosmos » originaire, le monde auroral antérieur aux scissions des choses et aux dénominations du langage. L’œuvre se constitue à partir d’instants qui n’ont eu lieu qu’une seule fois et qui ne se reproduiront jamais plus. Elle fait entrer le monde via le médium photographique. Monde où l’homme est de prime abord absent.

 

Questionner l’expérience artistique en lien direct avec le monde cosmique primitif, sauvage et auroral, c’est questionner en retour son évolution, ses changements voire sa fin programmée. Au-delà, c’est questionner l’impact de l’homme sur ces évolutions et ces changements. De sorte que l’observation des photographies nous renvoie à nous-mêmes, au-delà du sublime du monde et de la Nature. Dans cette œuvre peuplée de nuages, c’est notre responsabilité vis-à-vis de notre terre mère matricielle qui s’immisce. L’artiste avec cette problématique ayant trait à la sauvegarde de la planète réussit ici un tour de force. Réintégrer du politique, au sens noble du terme, dans un travail artistique qui de prime abord en était totalement éloigné.

 

Toute production qu’elle soit artistique ou poétique possède dans ses caractéristiques intrinsèques, dans son essence, dans sa nature, une part latente de politique. Ecrire un poème, prendre une photographie, réaliser une sculpture, tout art est potentiellement de nature politique. C’est au regardant, par sa confrontation avec l’œuvre ouverte (Eco) et par les interprétations et exégèses qu’il produit, qu’il convient d’activer, d’affirmer ou d’infirmer cette dimension politique. Dans ces conditions, regarder un monde de nuages peut devenir bien plus qu’un simple acte d’observation de nuages. C’est se positionner face à un monde en sursis. Un monde voué à sa disparition inéluctable. L’acte d’observer les nuages est fonction du contexte de son observation. Ce n’est plus la même chose d’observer les nuages en 2019 ou de les observer au milieu du XIXème siècle à l’époque où Baudelaire écrivait son poème de 1869 relatif aux nuages.

 

Observer les nuages se pare d’une mélancolie intrinsèque nourrie au sein d’une réalité géopolitique et climatique qui s’invente sous nos yeux à la lueur des chaines d’informations qui diffusent en boucle les nouvelles d’un monde qui ne sera plus jamais comme avant. Un monde Eden auréolé de primitivisme cosmique fissuré par un Homme dénaturé par ses pulsions compulsives aux noms contemporains : spéculation, capitalisme, profit, rendement, accumulation, exploitation. Un monde qui a oublié que l’essentiel n’était pas dans l’avoir mais dans l’être. Un monde désormais peuplé d’êtres qui ne peuvent plus faire l’impasse de l’urgence de leurs questionnements existentiels face au Néant. Un monde à régénérer et à réinventer par le biais d’un regard d’artiste qui se pose sur lui.

 

En ce début de millénaire, l’urgence du faire n’est-elle pas précisément lovée dans la production d’un regard photographique et poétique qui sublime le monde et qui, par sa sublimation devenue performative, incite le regardant confronté à l’œuvre à agir pour sa sauvegarde ? Notre accomplissement intérieur ne peut-il pas aussi passer par la simplicité d’un acte qui consiste à se retirer de la course folle d’une société capitaliste malade de son consumérisme afin de pouvoir prendre le temps de se nourrir de la part de sublime contenue dans les nuages d’une terre mère au bord de l’asphyxie ?

 

Eric Dicharry, Critique d’Art, Biarritz, le 20 janvier 2019

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